Redéfinir le Retour sur Investissement (ROI)
L'évaluation des infrastructures énergétiques ne peut se limiter à une analyse financière conventionnelle. La notion de Retour sur Investissement (ROI), dans ce contexte, transcende les bénéfices monétaires pour englober une valeur institutionnelle, stratégique et sociétale. Il s'agit d'un indicateur de la capacité du système à garantir la stabilité, la continuité du service et à servir l'intérêt collectif à long terme. Cette analyse vise à déconstruire cette notion de ROI élargi.
Section 1 : La Logique des Investissements Publics en Infrastructure
Les investissements dans les infrastructures énergétiques, souvent massifs et à très long terme, répondent à une logique qui dépasse la simple rentabilité économique. Ils sont le fondement de la souveraineté économique, de la sécurité nationale et du bien-être social. Contrairement aux investissements privés, dont l'horizon est souvent limité, l'investissement public dans ce secteur vise à créer des externalités positives pour l'ensemble de l'économie. La construction d'un barrage hydroélectrique ou le renforcement d'un réseau de transport ne se justifie pas uniquement par les revenus générés, mais par sa capacité à attirer des industries, à garantir un approvisionnement fiable pour les citoyens et les entreprises, et à positionner la province comme un acteur énergétique stable sur l'échiquier nord-américain. Cette perspective exige une collaboration étroite entre l'État, les opérateurs publics, les régulateurs et les institutions de recherche pour aligner les projets d'infrastructure avec les objectifs stratégiques globaux. La planification doit intégrer des scénarios multiples, incluant les changements climatiques, les évolutions technologiques et les dynamiques géopolitiques, afin d'assurer la résilience et la pertinence des actifs sur plusieurs décennies.
Section 2 : Création de Valeur Institutionnelle et Non-Financière
La valeur stratégique d'une infrastructure se mesure à sa contribution à la stabilité institutionnelle. Un réseau électrique fiable et abordable renforce la confiance des investisseurs et des citoyens. Il réduit l'incertitude et prévient les chocs économiques liés aux pannes ou à la volatilité des prix. Cette valeur non financière est difficile à quantifier mais est absolument cruciale. Elle se manifeste par la prévisibilité de l'environnement d'affaires, la capacité à maintenir les services essentiels en temps de crise et la cohésion sociale qui découle d'un accès équitable à l'énergie. L'analyse du ROI stratégique doit donc inclure des indicateurs qualitatifs : indice de fiabilité du réseau (SAIDI/SAIFI), satisfaction des usagers industriels et résidentiels, niveau de redondance du système, et capacité à intégrer de nouvelles sources d'énergie sans compromettre la stabilité. L'interaction entre les différents acteurs – gouvernement, Hydro-Québec, Régie de l'énergie – est elle-même une source de valeur. Une gouvernance claire, transparente et prévisible est un actif immatériel qui sécurise les investissements et favorise une planification cohérente.
De plus, la valeur se trouve dans la capacité d'adaptation du système. Un réseau intelligent (smart grid) capable de gérer dynamiquement les flux bidirectionnels, d'intégrer des sources d'énergie renouvelable intermittentes et de répondre à la demande de manière flexible possède une valeur stratégique bien supérieure à un réseau passif. L'investissement dans la numérisation des infrastructures n'est donc pas une simple dépense, mais une création de valeur future, assurant la pérennité du système face aux défis du 21e siècle.
Section 3 : Planification à Long Terme et Résilience des Systèmes
Le caractère fondamental des infrastructures énergétiques impose un horizon de planification qui s'étend sur plusieurs décennies. Cette planification ne peut être purement réactive; elle doit être proactive, anticipant les besoins futurs et les risques potentiels. La résilience est au cœur de cette démarche. Il ne s'agit pas seulement de résister aux pannes, mais de pouvoir se rétablir rapidement après un événement majeur, qu'il soit d'origine climatique (verglas, inondations), technique ou cybernétique. Le ROI stratégique d'un investissement dans la résilience (comme l'enfouissement de lignes, la diversification des sources de production ou le renforcement de la cybersécurité) se mesure par l'ampleur des pertes économiques et sociales évitées lors d'une crise. C'est un calcul contrefactuel, mais essentiel. La planification à long terme doit aussi évaluer la "valeur d'option" de certaines infrastructures. Un corridor de transport d'énergie surdimensionné, par exemple, peut sembler inefficace à court terme, mais il offre une flexibilité stratégique pour de futurs développements (exportations, nouvelles usines) qui pourrait s'avérer inestimable. C'est cette vision systémique et prospective qui distingue une gestion stratégique d'une simple gestion opérationnelle.
"Explorer les approches institutionnelles de gouvernance et de planification des infrastructures énergétiques est fondamental pour garantir non seulement notre prospérité, mais aussi notre stabilité collective face aux incertitudes futures."
En conclusion, l'appréciation de la valeur stratégique des systèmes énergétiques québécois nous oblige à adopter un paradigme d'évaluation plus large. Le ROI ne peut être un simple ratio financier. Il doit refléter la robustesse institutionnelle, la résilience opérationnelle et la capacité d'adaptation stratégique d'un système qui est, et restera, au cœur du projet de société québécois.